Dessiner un manga : la tradition japonaise dans un trait moderne

Un manga se lit de droite à gauche, et ça n’a rien d’une coquetterie d’auteur. L’écriture japonaise s’aligne en colonnes verticales qui se suivent de la droite vers la gauche de la page. La bande dessinée a simplement suivi le texte. Le reste du médium fonctionne à peu près pareil. Des habitudes anciennes, un support qui change, quelqu’un qui arbitre entre les deux. Dessiner un manga, c’est travailler dans cet écart.
Les racines : rouleaux peints et estampes
On fait souvent remonter l’ancêtre du manga au Chōjū-jinbutsu-giga, un ensemble de rouleaux peints conservés au temple Kōzan-ji, à Kyoto. Les plus anciens datent du XIIᵉ siècle. Des grenouilles, des lapins et des singes y imitent des moines, le trait va vite, l’action avance sur la longueur du rouleau à mesure qu’on l’ouvre, et il n’y a pas un mot de texte pour l’expliquer. La filiation reste discutée chez les historiens. La comparaison, elle, tient debout : quelqu’un raconte une histoire en dessinant vite.
Hokusai et le mot « manga »
Le mot circule bien avant les magazines. Katsushika Hokusai publie en 1814, chez un éditeur de Nagoya, le premier volume de ses Hokusai Manga. Ce sont des carnets de croquis, des milliers de figures sans le moindre récit d’un dessin à l’autre, et l’entreprise se poursuivra bien après lui : dix volumes jusqu’en 1819, d’autres jusqu’en 1878. À l’époque d’Edo, manga désigne ce genre de dessin libre, pas une bande dessinée. Le glissement de sens viendra plus tard. Ce que les estampes ukiyo-e ont laissé au dessin de manga se voit encore à l’œil nu, jusqu’à la pluie tracée en hachures obliques chez Hiroshige. Passer une heure sur ces images, c’est déjà avoir vu les solutions.
La ligne de contour, qui porte tout le dessin.
Les aplats de noir, préférés au modelé.
Les cadrages coupés, où un personnage sort du cadre.
Les motifs de fond, ancêtres directs des trames.
Ce que Tezuka a déplacé
Shin Takarajima paraît en janvier 1947. Osamu Tezuka en signe le dessin, sur un scénario de Shichima Sakai, et le volume dépasse les 400 000 exemplaires dans un Japon d’après-guerre où le papier manque. Ce qui frappe les lecteurs de l’époque, c’est le découpage. Des cases qui zooment, qui balayent un décor, qui décomposent un mouvement comme le ferait une caméra.
Tezuka n’a pas inventé le sens de lecture, qui vient de l’écriture et lui est bien antérieur. Il a importé la grammaire du cinéma dans la page.
D’où ça vient | Ce qui passe dans la planche | Où le voir |
|---|---|---|
Rouleaux peints, XIIᵉ siècle | Récit continu, trait rapide, animaux caricaturés | Chōjū-jinbutsu-giga, temple Kōzan-ji |
Estampes ukiyo-e, période d’Edo | Ligne cernée, aplats, cadrages coupés | Hokusai Manga, 1814-1878 |
Écriture verticale japonaise | Lecture de droite à gauche, sens du regard dans la case | Toute planche japonaise non retournée |
Découpage de cinéma | Zooms, balayages, décomposition du mouvement | Shin Takarajima, 1947 |
Le trait d’aujourd’hui
Le dessin de manga n’a plus rien d’un bloc homogène, si tant est qu’il l’ait été. Un même rayon de librairie aligne des lignes fines et des noirs charbonneux, des visages presque abstraits et des décors relevés à la règle. L’époque a surtout élargi le vocabulaire disponible.
Des styles qui ne se déduisent pas les uns des autres
Les styles de manga ne suivent pas la même logique selon le lectorat visé. Le shôjo travaille la ligne fine, les fonds fleuris, les cases qui débordent de leur cadre, quand le seinen assume au contraire les visages moins lisses et les grands aplats de noir. Le shônen, lui, tient par la lisibilité de l’action. On doit comprendre qui frappe qui en une seconde. Chacun pioche là-dedans et y ajoute ce qu’il a regardé ailleurs, bande dessinée franco-belge, comics, animation, photographie. Le mélange s’entend surtout quand il est mal digéré.
Le passage à l’écran
La trame adhésive a longtemps été un poste de dépense. On achetait des planches, on découpait au cutter, on grattait la surface pour éclaircir une zone. Une erreur coûtait une feuille. Clip Studio Paint, longtemps vendu en Occident sous le nom de Manga Studio, a rangé tout ça dans un menu, avec l’annulation en prime. Le reste du matériel de dessin manga a moins bougé qu’on ne le croit.
La plume G reste la plume G.
Le format vertical
Le webtoon, lu au pouce sur un téléphone, a fait sauter la case. La double page disparaît, la tourne aussi, et il n’y a plus de bas de page où garder une révélation au chaud. Le rythme se règle sur la hauteur du blanc entre deux dessins. Beaucoup d’auteurs publient aujourd’hui dans les deux formats, et le passage de l’un à l’autre oblige à refaire le découpage entièrement.
Fabriquer la planche
Entre l’idée et la page imprimée, le travail se découpe en étapes que presque tous les auteurs suivent, avec des variantes personnelles. Certains crayonnent très serré et encrent presque mécaniquement, d’autres laissent le crayonné à l’état d’intention et prennent leurs décisions à la plume. L’ordre, lui, ne change pas beaucoup, parce que chaque étape ferme des portes à la suivante et qu’on revient mal en arrière une fois l’encre posée.
Le nemu, là où se joue la lecture
Avant le dessin propre vient le nemu, le storyboard en jargon japonais. Des gribouillis illisibles pour tout le monde sauf l’auteur et son éditeur, où se décident pourtant la taille des cases, la place des bulles et ce qui tombe en bas de page, juste avant que le lecteur ne tourne. Un bon scénario de manga peut s’effondrer à ce moment-là, parce que la scène ne tient pas dans l’espace disponible. Mieux vaut le découvrir au crayon qu’à l’encre.
Étape | Ce qu’on y décide | Outils |
|---|---|---|
Nemu | Découpage, taille des cases, place des bulles | Papier, crayon, feutre gris |
Crayonné | Anatomie, perspective, décors | Mine graphite ou crayon bleu |
Encrage | Épaisseur de ligne, noirs, contours définitifs | Plume G, plume maru, pinceau, encre de Chine |
Finitions | Trames, blanc de correction, lettrage | Trames adhésives ou logiciel |
Un métier, pas seulement un dessin
Le métier de mangaka ne se résume pas à savoir dessiner un visage. Il faut tenir un rythme de parution, discuter avec un éditeur qui renvoie un nemu à refaire, encadrer des assistants sur les décors, et la partie artisanale finit par occuper bien plus de place que la partie inspirée. C’est aussi ce qui la rend transmissible.
Le manga hors du Japon
Le médium voyage, et la façon de le regarder change en route. Les éditeurs français ont mis des années à renoncer au sens de lecture inversé. L’opération demandait de retourner chaque planche, ce qui faisait des droitiers des gauchers et rendait illisible la moindre enseigne écrite en japonais dans un décor. Aujourd’hui la lecture japonaise est la norme en librairie, et personne ne s’en plaint. Restent les onomatopées, dessinées à même la case, donc impossibles à remplacer sans toucher au trait. Chaque éditeur tranche à sa manière : petite traduction en marge, lettrage refait par-dessus, ou rien du tout. Détail de fabrication, si l’on veut. C’est pourtant là que se mesure le respect qu’une maison porte à la planche qu’elle publie.
Salons et musées
La première édition de Japan Expo, en 1999, tenait dans les sous-sols d’une école de commerce parisienne et a reçu 2 400 visiteurs. Le salon occupe désormais le parc des expositions de Paris Nord Villepinte. Les musées ont suivi, et pas seulement au Japon. Le De Young Museum de San Francisco a monté une exposition consacrée au manga, la première du genre aux États-Unis. Passer de la librairie à la cimaise change le regard qu’on porte sur une planche. On la lit moins. On la regarde plus.
Rien de tout ça ne se décide en amont. Personne ne dose à l’avance la tradition et la modernité de sa planche. On dessine avec ce qu’on a regardé. Le dosage se constate après coup, souvent parce qu’un lecteur le fait remarquer. Ce qui se choisit, en revanche, c’est ce qu’on regarde.