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Écrire le scénario d'un manga, du thème au nemu

Kenji·9 min de lecture
Écrire le scénario d'un manga, du thème au nemu

Un manga se dessine. Il s’écrit d’abord. Le scénario décide qui parle, ce qui bascule et à quelle page, et c’est lui qui fait tourner la page suivante ou reposer le volume. L’ordre de travail varie peu d’un auteur à l’autre : le thème, la structure, les personnages, l’intrigue, les dialogues, puis le nemu, ce brouillon de planches qui fait le pont vers le dessin. Beaucoup de débutants sautent les quatre premières étapes pour attaquer directement les planches. Ils se retrouvent bloqués au troisième chapitre, avec un héros dont ils ne savent plus ce qu’il veut.

Les bases d’un scénario de manga

Le scénario est l’ossature du volume. Une histoire qui tient debout a une entrée qui accroche, un milieu qui ne s’affaisse pas, une fin qui règle ce qu’elle a ouvert. Le trait, les trames et la qualité des décors se travaillent ensuite. Ils ne rattrapent jamais un récit creux.

Planches de manga au crayon, découpage des cases avant l’encrage

La structure narrative

Deux modèles cohabitent chez les auteurs. Le premier vient du cinéma, c’est la structure en trois actes :

  • Acte 1, l’exposition. Les personnages, le monde, la règle du jeu.

  • Acte 2, le conflit. Un obstacle ou un antagoniste casse l’équilibre installé.

  • Acte 3, la résolution. Le conflit se règle, d’une manière ou d’une autre.

Le second modèle est japonais et s’appelle le kishōtenketsu, en quatre temps. Ki installe, shō développe, ten fait basculer, ketsu relie la bascule au reste. Sa particularité tient au ten : ce n’est pas forcément un affrontement, mais un élément neuf qui oblige à relire autrement ce qui précède. Les tranches de vie et les yonkoma, ces bandes en quatre cases, fonctionnent presque toutes là-dessus.

Le trois-actes tient bien sur un one-shot ou sur un arc entier. Pour qui publie au chapitre, le kishōtenketsu rend davantage : une petite vingtaine de pages, une bascule dedans, et le conflit principal reste intact pour la semaine suivante.

Le thème, qui n’est pas le genre

Le thème est ce dont l’histoire parle sous l’intrigue. Une histoire de tournoi peut avoir pour thème la dette envers un mort, ou la peur de décevoir son père. C’est ce qui retient le lecteur le jour où les combats cessent de l’intéresser.

Le shonen, le shojo, le seinen et le josei désignent un lectorat et une tradition de mise en scène, pas un propos. On écrit une histoire d’amitié en seinen, une histoire de vengeance en shojo, sans que personne s’en étonne. Le choix des genres et des styles de manga vient après le thème, ou avec lui. Jamais avant.

  • L’amitié tient un groupe soudé alors que chacun aurait intérêt à partir de son côté.

  • L’amour fonctionne quand l’obstacle est intérieur, pas seulement circonstanciel.

  • La vengeance donne une trajectoire limpide, mais oblige à décider tôt ce qui vient après elle.

  • Le deuil traverse énormément de séries sans jamais être annoncé comme tel.

Prenez le sujet qui vous occupe déjà l’esprit. On tient un volume entier sur une obsession. Rarement sur un thème choisi parce qu’il se vend.

Le développement des personnages

Trois questions par personnage suffisent à démarrer.

  • D’où il vient. Quel épisode de son passé agit encore sur lui.

  • Ce qu’il veut, et ce qu’il veut vraiment, qui n’est pas toujours la même chose.

  • Ce qu’il est pour les autres : rivalités, dettes, silences.

Une fiche par personnage, tenue à jour, évite les incohérences qui s’accumulent sur un long récit. Un frère qui change de prénom en cours de route, un pouvoir qui gagne une règle au quarantième chapitre : le lecteur assidu le voit, et il le dit. Les auteurs publiés en hebdomadaire tiennent ces fiches parce qu’ils n’ont pas le temps de se relire.

Élément

Question à se poser

Passé

Quel épisode agit encore sur lui aujourd’hui ?

Désir

Que veut-il, et que veut-il vraiment ?

Place

Qui compte pour lui, et à quel prix ?

Construire l’intrigue

Les personnages posés, reste à décider ce qui leur arrive et dans quel ordre. Une intrigue tient par ses ruptures, ces moments où la situation change assez pour qu’on ne puisse plus revenir en arrière. Tout le travail consiste à les placer.

Carnet ouvert sur une frise des chapitres et le découpage d’un arc

Le fil narratif

Une frise des événements, même griffonnée au dos d’une enveloppe, montre les creux. On y repère les chapitres où rien ne change, et ce sont ceux-là que le lecteur abandonne. Trois repères à poser en premier :

  • l’obstacle, ce qui empêche le protagoniste d’obtenir ce qu’il veut ;

  • le tournant, le moment où sa motivation se retourne ou se fissure ;

  • le climax, l’événement vers lequel tout le reste penchait.

Une contrainte propre à la série s’ajoute à ça. Chaque chapitre a besoin de sa dernière case, celle qui donne envie d’attendre la semaine suivante. Un roman se permet un chapitre de transition. Un chapitre de manga, non.

Les dialogues

Le texte occupe la case. Ce que le dessin montre, la bulle n’a pas besoin de le redire : un personnage qui pleure ne dit pas qu’il est triste. C’est la première coupe à passer dans un dialogue écrit avant le nemu.

Trois points tiennent la plupart des scènes. La voix d’abord, et elle s’entend à la ponctuation : le timide coupe ses phrases, le vantard finit les siennes et celles des autres. L’avancée ensuite, puisqu’un échange qui ne révèle ni ne change rien peut sauter. Le troisième point vise les auteurs francophones. Le japonais distingue ses personnages par leurs pronoms et leur niveau de politesse, un outil que le français n’a pas ; il faut compenser par le vocabulaire, la longueur des phrases et les tics de langage.

Point

Application

Voix

Le timide coupe ses phrases, le vantard finit celles des autres.

Avancée

Un échange qui ne révèle rien saute au moment du nemu.

Français

Remplacer les niveaux de politesse japonais par du vocabulaire.

Affiner le scénario

Les grandes lignes tracées, le travail se déplace vers le détail. Un objet posé sur une table au chapitre 2 qui resservira au chapitre 15, une phrase qu’un personnage répète sans y penser : ces petites choses séparent une histoire correcte d’une histoire dont on se souvient.

Fiches de personnages annotées à côté d’un décor urbain au crayon

Le décor et l’environnement

Le décor dit ce que les dialogues ne diront pas. Un appartement vide, une salle de classe trop grande, une ville qu’on ne voit jamais de jour : le lecteur enregistre l’information sans qu’on la lui formule. Deux choses se tranchent avant d’écrire :

  • les usages et les interdits du lieu, ce qui va de soi pour les personnages et pas pour le lecteur ;

  • le rapport des personnages à ce cadre, selon qu’ils s’y sentent chez eux ou de passage.

Un point que les scénaristes débutants découvrent trop tard : les arrière-plans se paient en heures de dessin. Un chapitre qui promène ses personnages dans huit lieux différents réclame huit décors. Si vous dessinez seul, cette décision d’écriture vous coûtera vos nuits.

Relire, et faire relire

On ne voit plus son propre scénario à la troisième relecture. Il faut d’autres yeux. Au Japon, le tantō, l’éditeur attaché à l’auteur, occupe cette place : il lit le nemu et demande des changements avant qu’une seule planche soit encrée. Sans éditeur, ce regard se fabrique.

  • Un atelier d’écriture donne des retours d’auteurs.

  • Les bêta-lecteurs disent où ils ont décroché, ce qu’aucun auteur ne peut voir seul.

  • Deux semaines sans rouvrir le fichier, puis une relecture à froid : les redites et les facilités sautent aux yeux, et on se demande pourquoi on ne les voyait pas.

Une question vaut mieux que dix : à quelle page avez-vous eu envie de vous arrêter ? Un avis global se discute, une page se corrige.

Méthode

Ce qu’elle apporte

Atelier d’écriture

Des retours d’auteurs sur la structure du récit.

Bêta-lecteurs

La page exacte où l’attention retombe.

Relecture différée

Les redites et les facilités, invisibles à chaud.

Du scénario au nemu

Le nemu est le brouillon des planches : découpage, cadrage, place des bulles, dessiné vite et volontairement mal. C’est là que le scénario devient un objet de papier. On y découvre ce qui ne passe pas, une scène prévue en trois pages qui en réclame sept, un dialogue qui n’a plus de place une fois les cases posées. La mise en page des planches se joue à ce moment, pas à l’encrage.

Côté logiciels, une confusion revient sans arrêt. Manga Studio et Clip Studio Paint ne sont pas deux programmes, c’est le même, rebaptisé en cours de route. Medibang Paint est gratuit et suffit pour un nemu comme pour des planches finies. Toon Boom, lui, relève de l’animation. Le choix des outils de dessin arrive en dernier, et il ne sauvera pas un récit bancal.

Outil

Usage

Clip Studio Paint (ex-Manga Studio)

Nemu, planches, trames, bulles et lettrage.

Medibang Paint

La même chaîne de travail, gratuite, avec moins d’options.

Toon Boom

L’animation, pas la planche de manga.

Un scénario n’est jamais fini, il s’arrête quand le nemu tient debout. Écrivez le premier chapitre en entier, mettez-le entre les mains de quelqu’un, et regardez à quelle page cette personne décroche. Elle vous apprendra plus que dix manuels.

Écrit parKenji