Dessiner un manga en techniques mixtes : encre, aquarelle et feutres

La plupart des planches qui circulent sur les réseaux ne sortent pas d’un seul outil. Elles empilent. Un lavis d’aquarelle pour le fond, un trait à l’encre par-dessus, un aplat de feutre sur les vêtements, parfois un scan retravaillé à l’écran pour rattraper une couleur qui a filé. C’est ce qu’on appelle les techniques mixtes. Rien n’oblige à en manier cinq pour s’y mettre : deux suffisent, et le plus souvent ce sont l’encre et l’eau.
Ce que les techniques mixtes changent au style manga
Le manga de série tient sur un trait net et sur des trames. La couleur, elle, reste cantonnée aux couvertures et aux pages d’ouverture. Mélanger les médiums brouille cette frontière. Un décor au lavis sous des personnages encrés donne une profondeur que la trame ne produit pas, sans rien coûter à la lisibilité du trait.
L’ordre compte plus que le matériel. L’aquarelle passe d’abord, l’encre ensuite. Dans l’autre sens, une encre non résistante à l’eau bave dès le premier lavis, et la planche est perdue. Même logique pour les feutres à alcool : ils dissolvent certaines encres, donc on teste sur une chute avant de poser le premier aplat.
Le choix du médium fait la moitié du travail d’ambiance. Des couleurs saturées au feutre pour une scène d’action, un lavis délavé pour un souvenir ou une séquence de rêve. Une même case ne raconte pas la même chose selon qu’on l’a remplie au marqueur ou au pinceau. Sur des arrière-plans de manga, c’est là que se creuse la différence entre deux dessinateurs qui ont pourtant le même trait.
Mélanger les médiums : quel outil pour quoi
Chaque marque a sa spécialité, et les confusions circulent vite. Tombow ne fabrique pas de feutres à alcool : ses Dual Brush Pen sont à l’eau, ce qui change tout au moment de les superposer. Copic existe depuis 1987, et sa gamme Sketch compte 358 couleurs, de quoi expliquer pourquoi on la cite partout.
Marque | Ce qu’elle fabrique | Ce que ça sert sur une planche |
|---|---|---|
Copic | Feutres à alcool japonais, rechargeables, pointes remplaçables | Aplats et fondus de couleur |
Winsor & Newton | Aquarelle anglaise, et la gamme de feutres à alcool ProMarker | Décors au lavis, aplats nets |
Sakura | Encre pigmentée : fineliners Pigma Micron, stylos gel Gelly Roll | Trait fin, hachures, rehauts blancs |
Faber-Castell | Crayons aquarellables Albrecht Dürer, feutres Pitt Artist Pen | Couleur qu’on reprend au pinceau humide |
Tombow | Dual Brush Pen ABT, encre à base d’eau, donc diluable | Lettrage, dégradés à l’eau |
Pentel | Stylos-pinceaux à réservoir | Noirs pleins, trait qui s’épaissit |
Kuretake | Stylos-pinceaux Zig, encre sumi | Encrage souple, à la japonaise |
Graph’it | Feutres à alcool de fabrication française | Aplats, fondus, alternative aux Copic |
Deux familles se distinguent, et c’est la seule chose à retenir avant d’acheter : à l’alcool ou à l’eau. Les premiers se fondent entre eux et traversent le papier fin. Les seconds se reprennent au pinceau mouillé tant qu’ils ne sont pas secs. Les faire se croiser sur une même zone donne des résultats imprévisibles. Parfois, c’est le but.

Des effets qui ne sortent pas d’un seul outil
Quelques gestes tiennent en une minute et transforment une case plate. Le gel blanc posé au dernier moment sur une pupille ou une mèche mouillée fait exister la lumière. Un marqueur acrylique opaque, chez Molotow par exemple, passe par-dessus un fond noir là où aucun feutre à alcool n’accrocherait. Les encres métallisées attirent l’œil sur un objet précis, à condition de n’en mettre qu’un seul par page.
Deux techniques d’aquarelliste marchent très bien sur une planche. Le sel jeté sur un lavis encore humide creuse des cristaux clairs dans la couleur, ce qui donne des ciels et des textures de roche pour rien. La réserve à la gomme, appliquée avant le lavis puis frottée une fois sec, garde des blancs nets sans avoir à les contourner au pinceau.
L’enchaînement le plus courant reste le même chez beaucoup de dessinateurs : crayon léger, encrage une fois le trait décidé, couleur ensuite, retouche à l’écran pour finir. Chaque étape efface un peu la précédente. C’est voulu.
Quel matériel pour commencer
Le matériel coûte cher quand on l’achète d’un coup. Presque personne ne le fait. On prend de quoi tenir une planche entière, on la finit, et le manque se signale tout seul. Une liste courte, pour démarrer, sans doublon avec les outils de dessin d’un mangaka :
Un feutre à alcool, Copic ou Graph’it, pour les aplats et les fondus
Un fineliner à encre pigmentée, type Sakura Pigma Micron, qui ne bave pas sous l’aquarelle
Un stylo-pinceau Pentel ou Kuretake pour les noirs et les traits qui enflent
Des crayons aquarellables Faber-Castell, la couleur la plus facile à rattraper
Du papier d’au moins 200 g, sinon la feuille gondole dès le premier lavis
Le papier est le poste que les débutants négligent le plus, et c’est celui qui pardonne le moins. Un bon feutre sur une feuille de photocopieuse traverse et bave. Un feutre moyen sur un papier adapté tient. Quand la planche est finie, beaucoup la scannent avant de la colorier davantage, histoire d’avoir une version propre du trait sous la main.

Ce que le numérique ajoute au papier
Photoshop et Clip Studio Paint ne remplacent pas la table à dessin, ils la prolongent. On scanne la planche encrée, on colorie sur un calque au-dessus, et l’original reste intact dans un tiroir. Pour du trait, un scan à 600 dpi suffit à garder les hachures nettes ; en dessous, elles se referment en pâté.
Ce qu’on gagne à passer par l’écran
Rattraper une couleur sans refaire la planche
Essayer trois ambiances sur le même scan, un calque par version
Nettoyer un noir qui a bavé sans toucher au papier
Garder une copie propre avant impression ou avant publication
L’inverse marche aussi, et il est moins pratiqué. Rien n’empêche d’imprimer une esquisse faite à la tablette sur du papier aquarelle, puis de la peindre à la main. Le rendu final garde la souplesse du numérique dans la construction et la matière du papier dans la couleur.
Où trouver de quoi progresser
Les techniques mixtes s’apprennent mal dans un livre et bien en regardant quelqu’un faire. Les forums de dessin et les fils Reddit consacrés à l’illustration servent surtout à ça : poster une planche ratée et demander à quel moment ça a dérapé. Les retours y sont souvent plus utiles que les compliments récoltés ailleurs.
Se déplacer change encore la donne. Participer à des conventions de manga permet d’essayer un feutre avant de l’acheter, de voir une démonstration d’encrage en direct et de parler à des dessinateurs qui vendent leurs planches à deux mètres de là.
Réseaux et clubs de manga
Quelques pistes, du plus local au plus large :
Clubs de BD et ateliers dessin dans les bibliothèques municipales
Ateliers associatifs et cours du soir en arts plastiques
Groupes Facebook et Discord autour du manga
Publier son manga sur les réseaux sociaux, pour tenir un rythme
Chaînes YouTube de dessinateurs qui filment leurs planches en entier
Personne ne trouve son mélange du premier coup. On empile, on rate, on garde ce qui a tenu. Au bout de dix planches, une combinaison revient plus souvent que les autres : c’est le début d’un style.