Encrer un manga : plumes, pinceaux, trames et finitions

Encrer, c'est repasser à l'encre le trait au crayon, puis gommer le crayon une fois l'encre sèche. Trois familles d'outils font ce travail : la plume, le pinceau et le feutre, auxquelles s'ajoute l'écran. Le choix n'a rien de décoratif. Une planche encrée à la plume ne ressemble pas à une planche encrée au feutre, parce que l'une fait varier l'épaisseur du trait sous la pression de la main et l'autre non. Les finitions viennent ensuite : les aplats de noir, les trames, les retouches au blanc. C'est là que le dessin devient une planche imprimable.
La plume, le pinceau, le feutre
L'encre fixe le dessin. Le crayon disparaît sous la gomme, l'encre reste, et l'imprimeur ne verra plus que ce trait noir. Chaque outil a sa logique.
La plume : un porte-plume, un bec en acier, un flacon d'encre. Le bec G, le plus répandu au Japon, s'écarte sous la pression et donne un trait qui enfle puis s'affine dans le même geste. Beaucoup plus fin et plus rigide, le bec maru sert aux détails : cheveux, reflets dans l'œil, hachures serrées. Zebra, Nikko et Tachikawa en fabriquent depuis des décennies.
Le pinceau : il demande de la pratique et il rend un trait qu'aucun autre outil ne rend. Un poil de martre monté en pointe fine, comme la série 7 de Winsor & Newton, retient beaucoup d'encre et revient toujours en pointe. Le stylo-pinceau à réservoir, type Pentel Pocket Brush, approche ce geste sans encrier ni chiffon.
Le feutre : encre pigmentée, largeur fixe, aucun séchage à surveiller. Copic Multiliner, Sakura Pigma Micron, Staedtler pigment liner, Graph'It. Le trait reste uniforme, ce qui convient aux décors et aux bords de case, beaucoup moins aux visages.
L'écran : Clip Studio Paint, longtemps vendu hors du Japon sous le nom Manga Studio, a été écrit pour cet usage. Stabilisation du tracé, règles de perspective, calques séparés pour le crayon et pour l'encre. Une ligne ratée s'annule, ce qui change tout le rapport à l'erreur.
Rien n'oblige à choisir un camp. Beaucoup d'auteurs encrent les personnages à la plume et les décors au feutre, pour aller vite là où le trait n'a pas besoin de vibrer.

Les outils qui valent leur prix
Le matériel ne fait pas la planche. Un bec fatigué, en revanche, accroche le papier et bave à chaque courbe. Le matériel de dessin manga le plus utilisé tient en sept lignes.
Outil | Marque | Usage principal |
|---|---|---|
Bec G | Zebra, Nikko | Trait qui enfle et s'affine, personnages |
Bec maru | Nikko, Tachikawa | Détails fins, cheveux, hachures |
Pinceau martre | Winsor & Newton, série 7 | Trait libre, noirs souples |
Stylo-pinceau | Pentel | Le geste du pinceau sans encrier |
Feutre technique | Copic Multiliner, Sakura Pigma | Cadres, décors, contours réguliers |
Trames adhésives | Deleter | Gris, textures, fonds |
Logiciel | Clip Studio Paint | Encrage, trames et retouches à l'écran |
Inutile de tout acheter d'un coup. Un porte-plume, deux becs, un flacon d'encre de Chine : au bout de dix planches, on sait ce qu'on préfère et ce qu'on ne reprendra jamais.
Les finitions, là où la planche prend son relief
L'encre est sèche, le crayon a disparu. Reste ce qui sépare une page propre d'une page qui tient debout.
Le gommage attend. Une encre de Chine met plusieurs minutes à sécher selon le papier, et la gomme passée trop tôt étale une trace grise sur toute la planche. On gomme dans un seul sens, sans appuyer.
Les aplats de noir se posent au pinceau, jamais au feutre : un feutre laisse des bandes visibles à l'impression. Ils organisent la lecture. Un vêtement sombre, une masse de cheveux, une ombre portée derrière un personnage, et l'œil sait tout de suite où regarder. C'est le prolongement direct des techniques d'ombrage travaillées au crayon.
Les retouches se font au blanc opaque, gouache ou correcteur, avec un pinceau fin. On rattrape un débord, on rouvre un reflet dans une mèche, on redresse un bord de case. Une fois imprimé, le blanc couvre l'encre sans se voir.
Le dosage dépend du genre de manga. Un shonen d'action noircit beaucoup, une romance laisse la page respirer.

Contrôler sa planche avant de la rendre
Une planche se relit comme un texte. Trois vérifications méritent d'être faites à chaque fois.
La réduire. Une planche professionnelle se dessine au format B4, 257 × 364 mm, et s'imprime bien plus petite. Photographiée puis regardée en vignette, elle montre les zones qui se bouchent et les hachures qui virent au gris sale.
La retourner. En miroir, les déséquilibres de composition sautent aux yeux. Le truc est vieux comme la peinture et il marche encore.
La montrer. Demandez une critique précise : le tracé des mains, la lisibilité de la troisième case, le contraste du fond. Une question large ne rapporte qu'un « c'est cool ».
Sur ce dernier point, choisissez des lecteurs qui lisent réellement du manga. Un œil habitué au sens de lecture japonais repère en trois secondes une case qui casse le parcours du regard, ce qui relève autant de l'encrage que de la mise en page.
Les trames, l'autre moitié du travail
Le manga s'imprime en noir et blanc. Tous les gris que vous croyez voir sur une page sont des trames : des points ou des lignes noirs, plus ou moins serrés, que l'œil mélange en gris à distance.
En traditionnel, elles se vendent en feuilles adhésives, Deleter étant la marque la plus courante. On découpe un morceau au cutter, on le pose sur la zone, on retire l'excédent en suivant les contours à la pointe, puis on frotte à la spatule pour chasser les bulles d'air. Le geste s'apprend en gâchant des feuilles. Il n'y a pas de raccourci.
Deux trames superposées produisent des moirés, ces vagues parasites qui n'apparaissent qu'à l'impression, quand il est trop tard. C'est le piège classique du débutant. En numérique, le même problème surgit dès qu'on redimensionne une image déjà tramée.
Ce qui se voit à l'impression
Trop de valeurs sur une même page. Trois gris choisis lisent mieux que huit accumulés.
Une trame posée sur une encre pas tout à fait sèche : elle décolle et emporte le trait avec elle.
Des trames trop fines pour la taille finale, qui se bouchent et virent au noir sale.
Encrer à l'écran
L'encrage numérique n'est pas un mode facile. Les décisions restent les mêmes : où le trait épaissit, où il s'interrompt, quelle zone reste blanche. Ce qui change, c'est le coût de l'erreur, qui tombe à zéro.
Clip Studio Paint s'est imposé chez les auteurs de manga, au Japon comme ailleurs. Stabilisation du tracé, règles de perspective et de fuite, trames en calques, export aux formats que les éditeurs attendent. Photoshop et Procreate servent aussi à des planches entières, mais aucun des deux n'a été pensé pour la bande dessinée japonaise.
Le plus fréquent aujourd'hui n'est ni tout papier ni tout écran. On crayonne sur papier, on scanne, on encre à l'écran. Le poignet garde le confort du crayon, la correction reste gratuite, et le fichier part directement chez l'éditeur. Une réserve quand même : un trait repris vingt fois devient lisse et mou. Un bec d'acier oblige à s'engager dans le geste, sans rattrapage. C'est cette hésitation absente qui donne leur nervosité aux planches encrées à la main.
Choisir un outil d'encrage, c'est choisir une contrainte : le rythme d'un bec d'acier, la régularité d'un feutre, la tentation de tout reprendre à l'écran. Encrez dix planches avec le même outil avant de juger. Les trois premières seront mauvaises, c'est prévu.