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Dessiner un manga rapidement : où passent les heures d’une planche

Kenji·6 min de lecture
Dessiner un manga rapidement : où passent les heures d’une planche

Une planche de manga ne se dessine pas en une heure. Crayonné, encrage des personnages, décors, trames, lettrage : chaque étape prend son temps, et le total surprend celui qui le compte pour la première fois. Un auteur publié au chapitre livre une vingtaine de pages, par mois ou par semaine selon le magazine qui l’édite. Accélérer le trait n’y change pas grand-chose. Le temps se gagne ailleurs, sur des heures passées à des choses que le lecteur ne regarde même pas.

Le temps se perd avant le premier trait

Les décisions les plus coûteuses se prennent au brouillon, pas à la table à dessin. Un chapitre qui promène ses personnages dans six lieux réclame six décors. Une scène de foule se paie en soirées. Une poursuite étalée sur dix-huit cases demande dix-huit cadrages et dix-huit fonds.

D’où l’intérêt de trancher tôt. Le découpage est le seul moment où retirer une case ne coûte rien : un coup de gomme sur le nemu, et la soirée est sauvée. La même coupe sur une planche crayonnée fait mal, et on ne la fait pas.

Relisez votre chapitre avec trois questions en tête. Combien de lieux différents. Combien de personnages dans la case la plus peuplée. Et le nombre de cases, tout simplement. Ces trois nombres prédisent votre semaine mieux qu’un planning.

Les décors, le poste le plus lourd

Un intérieur en perspective demande souvent plus de temps que les quatre cases de dialogue qui le suivent. Les débutants s’en aperçoivent tard, parce que les tutoriels s’attardent sur les visages et expédient le reste. Construire un arrière-plan réclame une ligne d’horizon, des points de fuite, des volumes, puis l’encrage. Rien là-dedans ne s’improvise à minuit.

Toutes les cases ne méritent pas le même soin

C’est la règle qui fait gagner le plus, et celle qu’on refuse le plus longtemps. Une case de réaction en gros plan, avec deux bulles posées dessus, n’a besoin ni d’un décor fouillé ni d’une trame savante. La case qui ouvre la séquence, elle, en a besoin.

Triez vos cases en trois niveaux avant de crayonner.

  • Les cases clés : ouverture de scène, révélation, dernière case avant que la page se tourne. Décor construit, trames posées, le temps qu’il faut.

  • Les cases de liaison : dialogue, réaction, plan moyen. Un fond neutre, une trame simple, et on passe à la suivante.

  • Les inserts : une main, un objet, un regard. Quelques traits, aucun fond.

Le lecteur ne remarque pas cette hiérarchie. Il la ressent. Une page où tout est également chargé fatigue au bout de trois planches, alors qu’une page où le détail tombe au bon endroit se lit d’un trait.

Un argument matériel achève de trancher. La planche se dessine au format B4, elle s’imprime en B6 dans le volume relié, soit 128 × 182 mm. Chaque dimension est divisée par deux. Les hachures croisées pendant une heure sur la table de travail se referment en gris uniforme à la réduction, et l’heure part avec.

Le croquis comme unité de mesure

Une pose jetée en deux minutes vaut pour ce qu’elle est : une information, pas une illustration. Celui qui sait attraper une silhouette juste en quelques traits crayonne un chapitre entier pendant que son voisin peaufine sa troisième page. Le croquis rapide ne s’apprend qu’en le pratiquant sur des durées imposées, chronomètre en marche.

Travailler par lot, pas planche par planche

Passer du crayon à la plume, de la plume à la trame, puis revenir au crayon pour la page suivante coûte à chaque bascule. On repose un outil, on en reprend un autre, on retrouve le geste. Sur vingt pages, cette friction se compte en heures pleines.

Les auteurs qui tiennent une cadence groupent les étapes : tout le crayonné du chapitre, puis l’encrage des personnages, puis les décors, puis les trames, puis le lettrage. La main ne se réapprend pas d’une page à l’autre. Le chapitre y gagne aussi en unité, ce qui n’était pas le but mais tombe bien.

Encore faut-il que le matériel suive. Une plume qui accroche, une encre qui sèche mal, un papier qui boit : chaque défaut du matériel de dessin se paie à chaque case, pas une fois pour toutes. C’est le seul poste où mettre un peu plus cher se rembourse en temps.

Poste

Ce qu’il consomme

Ce qui l’allège

Décors

Perspective, volumes, encrage

Un lieu déjà construit, un cadrage serré

Foules

Autant de visages à construire que de figurants

Des aplats noirs, des dos tournés, du hors-champ

Trames

Découpe, superposition, essais

Un jeu restreint, choisi une fois pour le chapitre

Lettrage

Placement et reprises

Des bulles posées dès le nemu

Corrections

Une planche encrée à refaire

Un nemu relu par quelqu’un d’autre

Ce qui se recycle d’un chapitre à l’autre

Une série se déroule presque toujours dans un nombre restreint de lieux. Une salle de classe, un appartement, une rue, un couloir. Ces décors reviennent chapitre après chapitre. Les construire une fois proprement, sous deux ou trois angles, puis les rappeler au besoin, évite de refaire quinze fois la même perspective.

Le numérique pousse la logique plus loin. Un gabarit de planche avec ses cadres se prépare une fois et sert tout le volume. Les décors encrés se rangent en bibliothèque. Clip Studio Paint ajoute des règles de perspective et des modèles en trois dimensions qu’on oriente avant de dessiner par-dessus : la maquette donne les fuyantes, la main donne le trait.

La limite se voit vite. Un décor recyclé saute aux yeux quand il revient sous le même angle à trois pages d’écart. Changez la distance, changez l’heure du jour, coupez un morceau. Personne ne compte les briques.

Ce qu’on cesse de faire soi-même

Un auteur de série hebdomadaire ne dessine pas tout. Les assistants prennent les décors, les trames, parfois les effets. Le studio existe pour ça : la cadence de parution n’est pas tenable à une seule paire de mains. Qui travaille seul chez lui n’a pas cet équipage. La question se pose quand même dès qu’un projet dépasse quelques dizaines de pages, et dessiner à plusieurs commence souvent par un camarade qui vient poser les trames un dimanche.

Il y a un envers. Déléguer suppose d’avoir fixé son propre langage graphique, sinon la planche se met à parler deux langues. C’est pour ça qu’on ne délègue rien avant d’avoir dessiné beaucoup soi-même.

Chronométrer une planche, une seule fois

Tout ce qui précède reste une opinion tant qu’on n’a pas mesuré. Prenez une planche, notez l’heure à chaque changement d’étape, et relisez le relevé le lendemain. Le poste le plus lourd n’est presque jamais celui qu’on croyait : beaucoup découvrent qu’ils passent plus de temps à hésiter sur un cadrage qu’à encrer.

Le reste vient avec le kilométrage. On dessine lentement pendant longtemps, et c’est normal. Puis la planche prévue pour le dimanche se termine le samedi, sans qu’on ait changé de méthode. La main a simplement cessé d’hésiter.

Écrit parKenji