Mise en page d’un manga : planches, cases et sens de lecture

Une planche de manga se dessine au format B4 (257 × 364 mm), s’imprime en B5 (182 × 257 mm) dans le magazine de prépublication, puis en B6 (128 × 182 mm) dans le volume relié. Et elle se lit de droite à gauche, première case en haut à droite. Ces deux données commandent tout le reste : la taille des cases, la largeur des gouttières, l’endroit où se pose une bulle. Un beau dessin coincé dans une case mal placée fait décrocher le lecteur en trois pages. La mise en page ne se voit pas quand elle est juste. Elle saute aux yeux quand elle rate.
Planche, case, gouttière : le vocabulaire de base
Le dessin de mangaka a ses mots à lui, et ils valent la peine d’être appris avant d’ouvrir un logiciel. La planche, c’est la page entière. La case est le cadre où se joue une action. La gouttière est le blanc qui sépare deux cases : c’est là que le lecteur bouche les trous, imagine le geste qu’on ne lui montre pas, laisse filer une heure entre deux images. Une bande, enfin, est une rangée de cases. La plupart des planches en comptent trois ou quatre.

Le format de la page et ses trois cadres
Le papier à manga porte trois traits imprimés en bleu clair. Ils ne décorent rien. Le cadre intérieur reçoit tout ce qui doit être lu : visages, dialogues, informations. Le trait de coupe marque la limite de la page finie. Le bord perdu, trois à cinq millimètres plus loin, absorbe le décalage du massicot. Un dessin censé toucher le bord de la page court jusque-là, sinon un liseré blanc apparaît à l’impression et la case cesse de déborder.
Le passage du B4 au B6 divise chaque dimension par deux. Un lettrage confortable sur la table de travail devient illisible dans le volume relié. Beaucoup de débutants s’en aperçoivent une fois les planches parties. En numérique, la règle d’usage est de travailler à 600 dpi en noir et blanc et à 350 dpi pour une page en couleur.
Le nemu, brouillon de la planche
Avant l’encrage, la planche existe sous forme de nemu : le storyboard japonais, griffonné petit, souvent illisible pour quelqu’un d’autre que son auteur. Des cases, des patates en guise de personnages, les bulles à leur place. C’est là que le scénario devient un découpage, et c’est là qu’on jette une planche sans regret. Recommencer un nemu coûte dix minutes. Recommencer une planche encrée coûte deux jours.
Composition et proportions des cases
La taille d’une case dit au lecteur combien de temps y rester. Une grande case sur toute la largeur ralentit tout : la révélation, le décor, le coup qui porte. Une bande de petites cases étroites accélère, parce que l’œil les traverse sans s’arrêter. Les auteurs de shônen d’action jouent de ce contraste planche après planche, en alternant une rangée hachée et une case pleine largeur.
La forme compte autant que la taille. Un rectangle régulier se lit sans effort. Une case penchée, aux bords coupés en biais, déséquilibre la lecture, ce qui tombe bien quand la scène part en vrille. Le dessin qui flotte dans le blanc de la planche, sans cadre autour de lui, se lit comme un souvenir ou une pensée : la convention est si installée qu’aucun lecteur n’a besoin qu’on la lui explique.
Les gouttières, elles, ne se répartissent pas au hasard. Entre deux cases voisines d’une même bande, on laisse un blanc étroit. Entre deux bandes, on double à peu près cet écart. L’œil comprend alors qu’il doit finir sa rangée avant de descendre, et le sens de lecture tient tout seul, sans flèche ni numéro.
Le sens de lecture, de droite à gauche
Le lecteur d’un manga commence en haut à droite et termine en bas à gauche. Chaque bande se parcourt de droite à gauche, puis il descend d’une rangée. Ce Z inversé est la seule règle que la mise en page n’a pas le droit de contredire. Deux cases mal alignées, et le lecteur avale une réplique dans le désordre sans même s’en rendre compte.
Trois maladresses reviennent tout le temps chez les débutants :
une case de gauche qui déborde sous celle de droite, ce qui ouvre deux chemins de lecture au lieu d’un ;
la bulle du personnage qui parle en premier posée à gauche de celle du second ;
un regard tourné vers la droite, donc vers ce que le lecteur vient déjà de lire.
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête. Le regard des personnages fonctionne comme une flèche : le lecteur suit la direction dans laquelle ils fixent quelque chose, sans jamais se le formuler. Les lignes de vitesse, la fuite d’un décor, un bras tendu font le même travail. Bien orientée, la case pousse vers la suivante.
Le texte, les bulles et les onomatopées
Sur une planche, le texte se lit avant le dessin. L’œil accroche les zones blanches, et une bulle est une grosse tache blanche. Autant s’en servir plutôt que la subir.

Placement des bulles
La bulle se pose près de la bouche qui parle, et la première réplique d’un échange occupe le coin haut droit de la case. Deux personnages qui se répondent se lisent en escalier : de droite à gauche, de haut en bas. Quand deux bulles se chevauchent, la lecture hésite une demi-seconde, et cette demi-seconde suffit à casser une scène de dialogue.
La taille dit le volume de la voix. Une bulle serrée sur trois mots la baisse. Une bulle qui crève le cadre de la case, aux contours hérissés, la fait hurler. Reste à garder de l’air autour : une planche noyée sous le texte fatigue avant la fin du chapitre, et le dessin qu’on a mis huit heures à finir disparaît dessous.
Lettrage et onomatopées
Le lecteur doit distinguer d’un coup d’œil les registres de texte. Une typographie droite et lisible pour les dialogues courants. Des lettres épaisses et déformées, qui débordent souvent de la bulle, pour les cris. Un cartouche rectangulaire sans queue pour la voix du narrateur, généralement calé dans un angle de la case. Les pensées passent par une bulle en nuage, ou par une bulle à bord pointillé selon l’auteur.
Les onomatopées sont un cas à part, et c’est ce qui donne aux planches japonaises leur allure. Elles ne sont pas composées, elles sont dessinées. Elles traversent la case en diagonale, passent derrière un personnage, occupent parfois une planche entière. On les encre comme le reste du dessin, avec la même plume.
Mises en page dynamiques
Une fois les bases tenues, la planche devient un terrain de jeu. Encore faut-il que la surprise serve la scène plutôt que le portfolio de l’auteur.
Double page et case pleine page
La case pleine page arrête la lecture net. On la garde pour ce qui le mérite : l’entrée d’un personnage, la fin d’un combat, la dernière image d’un chapitre. La double page fait la même chose en plus large, avec un piège. Le pli central mange quelques millimètres dans le volume relié, et un visage ou un texte posé dedans se retrouve à moitié dans la reliure. On laisse le centre au décor.
Les transitions entre les scènes
Passer d’une scène à l’autre sans perdre le lecteur tient à trois ou quatre procédés que tout le monde utilise. Un fond estompé, ou un élément de décor qui se prolonge d’une case à la suivante, adoucit le changement. Une coupure franche, sans préparation, produit un choc utile dans les scènes d’action. Un objet graphique répété d’une scène à l’autre, une horloge, une fenêtre, une flaque, tisse un fil que le lecteur suit sans y penser.
Logiciels et outils
La planche numérique a gagné la partie chez les jeunes auteurs, et pas seulement pour le confort : le gabarit avec ses trois cadres se prépare une fois pour toutes. Sur ce terrain, les logiciels les plus répandus ne se valent pas.

Choix des logiciels
Logiciel | Fonctions Clés |
|---|---|
Clip Studio Paint | Découpage des cases, trames, encrage et perspective assistée. |
Manga Studio | Ancien nom occidental de Clip Studio Paint, encore courant dans les tutoriels. |
Adobe Photoshop | Retouche, effets de texte et préparation des fichiers pour l’impression. |
Paint Tool SAI | Brosses souples et léger, sans outils de mise en page. |
Krita | Libre et gratuit, avec des brosses pensées pour l’encrage. |
Clip Studio reste le seul du lot à gérer la planche comme un objet : on trace un cadre, on le coupe, les gouttières se recalculent. Les autres demandent de gérer ses cadres à la main, ce qui reste faisable.
Organiser ses fichiers
Un calque par famille d’éléments : décor, personnages, trames, textes. Les corrections d’un éditeur portent presque toujours sur le lettrage ou sur une case à refaire, et un fichier bien rangé évite de tout reprendre. Les planches finies partent ensuite dans un portfolio manga, où la mise en page se juge en quelques secondes, page ouverte, avant même que quiconque regarde la qualité du trait.