Garo, le magazine expérimental qui a changé le manga japonais

Le premier numéro de Garo paraît en juillet 1964, quelques mois avant les Jeux olympiques de Tokyo. Un mensuel de manga, un petit éditeur du nom de Seirindō, et une règle de départ inhabituelle : l’auteur décide de ce qu’il dessine. Là où le Weekly Shōnen Jump fait aujourd’hui encore voter ses lecteurs pour savoir quelles séries survivent, Garo n’a jamais demandé son avis à personne. Le magazine a tenu trente-huit ans.
Il a imprimé Shirato Sanpei, Mizuki Shigeru, Tsuge Yoshiharu, Hayashi Seiichi, Tatsumi Yoshihiro, et des débutants dont c’était la toute première parution. Son tirage a plafonné un peu au-dessus de 80 000 exemplaires, quand les hebdomadaires pour garçons dépassaient le million. La comparaison est cruelle et ne dit pas grand-chose : c’est Garo qu’on cite dès qu’on cherche le moment où le manga a cessé de n’être qu’un divertissement pour enfants, et la culture manga d’aujourd’hui vit encore sur cette bascule.
Juillet 1964 : un magazine monté pour un seul auteur
Nagai Katsuichi n’était pas un éditeur de presse. Il venait du kashihon, ces mangas qu’on louait à la journée dans des boutiques de quartier, un circuit pauvre où le récit pour adultes s’est formé loin des grandes maisons. Shirato Sanpei, la signature la plus connue de ce milieu depuis Ninja bugeichō, met de l’argent dans le projet et pèse sur la ligne éditoriale. Garo est d’abord un véhicule pour lui.
Au sommaire du numéro inaugural : quatre récits de Shirato et un de Mizuki Shigeru. Le vrai départ vient six mois plus tard. Kamui den commence dans le numéro de décembre 1964 et occupe le magazine jusqu’en juillet 1971. L’histoire suit un ninja né dans la caste des parias, dans un Japon d’époque Edo où les paysans crèvent de faim et où l’ordre social ne se discute pas. Un manga de sabre, sur le papier. Une charge politique, à la lecture.
Shirato suggère aussi un prix mensuel pour les nouveaux auteurs, réservé au récit et au gekiga. Ce concours devient la porte d’entrée du magazine : on y publie des dessinateurs que personne n’attendait, sans les faire passer par les fourches d’un comité commercial.
Date | Événement | Ce que ça change |
|---|---|---|
Juillet 1964 | Premier numéro | Quatre récits de Shirato Sanpei, un de Mizuki Shigeru |
Décembre 1964 | Début de Kamui den | Le manga historique se met à parler de lutte des classes |
Juin 1968 | Nejishiki, de Tsuge Yoshiharu | Le récit de rêve entre au sommaire d’un mensuel |
Juillet 1971 | Fin de la première partie de Kamui den | Tirage au plus haut, au-dessus de 80 000 exemplaires |
Janvier 1996 | Mort de Nagai Katsuichi | Le magazine perd celui qui le tenait |
2002 | Dernier numéro | Fin de trente-huit ans de publication |
Le mot gekiga circulait depuis la fin des années 1950 pour séparer le récit dessiné destiné aux adultes du manga pour enfants. Garo lui donne une adresse fixe et une périodicité.
Shirato, Tsuge, Mizuki : trois façons d’occuper les pages
Shirato Sanpei travaille en fresque. Des dizaines de personnages, des chapitres entiers consacrés à des paysans sans nom, une documentation entêtée sur les techniques agricoles et sur les armes. Le lecteur français peut s’en faire une idée : Kana en a traduit quatre volumes à partir de décembre 2010.
Tsuge Yoshiharu arrive en 1965 et fait exactement l’inverse. Il dessine des auberges vides, des pêcheurs, des hommes qui n’arrivent à rien, et ses propres rêves. Nejishiki paraît dans un numéro spécial de juin 1968 : un garçon mordu par une méduse cherche un médecin dans un village où plus rien n’obéit à la logique. Le récit n’explique pas. On le commente depuis cinquante ans. Tsuge donne son dernier texte au magazine en 1970, et tout ce qui s’écrira ensuite à la première personne dans le manga part de ces pages. On parlera plus tard d’un style « Garo-kei » pour désigner cette famille.
Mizuki Shigeru apporte ses yōkai, les créatures du folklore japonais qu’il a passé sa vie à répertorier. Il redessine Kitarō pour le magazine. Mizuki avait perdu un bras pendant la guerre du Pacifique, dessinait vite et publiait partout où on voulait bien de lui ; Garo lui offre un endroit où le fantastique n’a pas à s’excuser.
Auteur | Ce qu’il dessine | Titre paru dans Garo |
|---|---|---|
Shirato Sanpei | Fresque historique et sociale | Kamui den (1964-1971) |
Tsuge Yoshiharu | Récit intime, rêve, voyage | Nejishiki (juin 1968) |
Mizuki Shigeru | Folklore et yōkai | Une nouvelle version de Kitarō |
80 000 exemplaires au sommet, puis la descente
Le tirage passe la barre des 80 000 au début des années 1970. Au milieu des années 1980, il est retombé un peu au-dessus de 20 000. Garo n’a jamais eu les moyens de ses ambitions, et c’est en partie ce qui explique sa liberté : un magazine qui ne vise pas le million n’a pas de raison de plaire à tout le monde.
Le modèle a fait des envieux. Tezuka Osamu lance COM fin 1967, par sa société Mushi Pro Shōji, sur un principe voisin de laboratoire pour auteurs. COM s’arrête fin 1971. Garo, lui, continue vingt ans de plus, en vivant petitement.
Nagai Katsuichi meurt en janvier 1996. Garo lui survit mal : changements de mains, interruptions, numéros irréguliers. Une partie de l’équipe claque la porte en juillet 1997, monte sa propre maison et lance Ax en février 1998, sur le même cahier des charges. Le dernier numéro de Garo sort en 2002.
Ce que Garo a laissé
L’idée qu’un manga puisse n’avoir qu’un auteur et aucun public cible n’allait pas de soi en 1964. Elle est banale aujourd’hui. Les petites structures d’édition qui publient du récit intime, au Japon comme en France, descendent toutes de ce mensuel mal imprimé. Cornélius traduit l’œuvre de Tsuge en français, volume après volume.
Le manga s’est depuis découpé en genres et en styles bien identifiés, du shōnen au seinen, avec des codes que chaque collection respecte. Garo n’entrait dans aucune case, et c’est cette place vide qu’il a laissée en héritage. On la retrouve chaque fois qu’une institution regarde le manga comme un objet d’exposition : le musée Guimet a battu son record de fréquentation avec une exposition consacrée au manga, planches originales à l’appui.
Reste une question sans réponse simple. Un magazine qui refusait de compter ses lecteurs pouvait-il survivre à l’industrialisation du secteur ? Garo a tenu trente-huit ans, ce qui est déjà beaucoup pour un titre qui ne cherchait pas à durer.
FAQ : le magazine Garo en cinq questions
Qui a fondé Garo, et quand ?
Nagai Katsuichi, éditeur venu du manga de location, avec le soutien financier de Shirato Sanpei. Premier numéro en juillet 1964, chez Seirindō.Quels auteurs y ont publié ?
Shirato Sanpei, Tsuge Yoshiharu, Mizuki Shigeru, Hayashi Seiichi et Tatsumi Yoshihiro, entre autres, ainsi que des débutants repérés par le prix mensuel du magazine.Quelle était sa diffusion ?
Un peu plus de 80 000 exemplaires au sommet, au début des années 1970, contre plus d’un million pour les hebdomadaires pour garçons de la même époque.Garo paraît-il encore ?
Non. Le dernier numéro date de 2002. Une partie de l’équipe était partie dès 1997, pour lancer Ax l’année suivante.Comment lire en français ce qui est passé par Garo ?
Kamui den a paru chez Kana à partir de décembre 2010, en quatre volumes. L’œuvre de Tsuge Yoshiharu est traduite chez Cornélius.