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Manga

Weekly Shōnen Jump : comment Shūeisha a bâti la plus grande usine à mangas du monde

Kenji·13 min de lecture

Le Weekly Shōnen Jump est un magazine japonais de prépublication, publié par Shūeisha depuis 1968. Il paraît tous les lundis au Japon, réunit une quinzaine de chapitres, coûte moins de 3 euros et s'imprime sur un papier recyclé qui jaunit en quelques semaines. Dragon Ball, Naruto et One Piece en sont sortis, chapitre après chapitre, avant d'exister en volumes reliés. Le magazine ne se vend pas en France : on lit ses séries en tomes chez Glénat ou Kana, et en ligne sur Manga Plus, le service de Shūeisha lancé en janvier 2019.

Le reste tient à un questionnaire. Chaque numéro en contient un, le lecteur y cite ses 3 séries préférées, et le dépouillement décide de l'ordre du sommaire, des pages en couleur et des titres qu'on arrête. Une série mal classée saute, parfois après une dizaine de chapitres. De là vient le surnom d'usine à mangas.

Le mot est mérité. Il dit moins bien ce que cette cadence coûte à ceux qui dessinent.

1968 : Shūeisha arrive dernier sur un marché déjà pris

Quand le premier numéro sort en 1968, l'hebdomadaire de manga existe depuis presque dix ans. Kodansha publie le Weekly Shōnen Magazine, Shōgakukan le Weekly Shōnen Sunday, lancés tous les deux en 1959. Shūeisha arrive troisième, sans les auteurs installés que les deux autres se partagent déjà.

D'où sa méthode. Les signatures connues étant prises, l'éditeur recrute des débutants, ouvre des concours, signe des contrats d'exclusivité avec des inconnus et leur confie une série. Certains ont vingt ans.

Le lancement tombait au bon moment :

  • Un lectorat de collégiens qui lisait déjà du manga chaque semaine, avec de quoi s'offrir un numéro sur son argent de poche.

  • Le shōnen taillé pour ce public, avec de l'aventure, de la bagarre et des héros qui progressent à l'entraînement.

  • La prépublication, qui donne 15 à 20 séries pour le prix d'une et ramène le lecteur le lundi suivant.

La devise du magazine tient en trois mots : « amitié, effort, victoire ». Elle sort des réponses envoyées par les lecteurs au tout premier questionnaire, et elle décrit encore assez bien ce qu'on trouve dedans. La collaboration entre le mangaka et son éditeur s'est industrialisée là-dessus, sur une formule simple répétée chaque semaine.

Période

Ce qui se passe

Ce que ça change

1968

Shūeisha lance le Weekly Shōnen Jump

Troisième hebdomadaire shōnen du marché, derrière Magazine et Sunday

Années 1970

Le questionnaire lecteurs devient la règle

Le classement fixe le sommaire et arrête les séries

Années 1980

Dragon Ball, Hokuto no Ken, Saint Seiya

Le tirage décolle, les adaptations animées suivent

1994

6,53 millions d’exemplaires pour un seul numéro

Record jamais battu par un magazine de manga

Années 2000

One Piece, Naruto et Bleach portent le titre

Le manga devient un produit d’exportation

2019

Lancement de Manga Plus

Les chapitres sortent hors du Japon le jour même

Le sondage des lecteurs décide qui reste

Le classement hebdomadaire commande tout le reste. Les séries en tête ouvrent le numéro et récupèrent les pages en couleur. Celles qui traînent en fin de sommaire sont en sursis, et les lecteurs japonais lisent cette position comme un bulletin de santé.

Une série qui reste en bas est arrêtée. Dix chapitres suffisent parfois, ce qui laisse à son auteur deux mois et demi pour convaincre un public qui découvre son univers en même temps qu'il vote. L'éditeur attitré, le tantō, encaisse le verdict avec lui, puisque c'est lui qui a défendu le projet en réunion.

Ce tri permanent explique la réputation du magazine et sa production de classiques. Il laisse aussi derrière lui des dizaines de séries coupées au milieu d'une phrase, avec des lecteurs qui n'ont jamais eu leur fin. Il arrive que des mangas annulés reprennent des années plus tard, ailleurs ou sous une autre forme.

Rouage

Comment ça marche

Effet

Sondage hebdomadaire

Une carte-réponse dans chaque numéro, trois séries à citer

Ordre du sommaire, pages en couleur, arrêts de séries

Éditeur attitré (tantō)

Un éditeur suit l’auteur, du storyboard au bouclage

Le découpage et le scénario se décident à deux

Contrat d’exclusivité

L’auteur publie chez Shūeisha et nulle part ailleurs

Le magazine garde ses succès

One-shot d’essai

Un récit court glissé au sommaire pour tester une idée

Le sondage tranche avant la mise en série

Bouclage hebdomadaire

19 pages par semaine, assistants compris

Cadence tenue, pauses santé de plus en plus fréquentes

Dragon Ball, Naruto, One Piece : les séries qui ont fait le Jump

Dragon Ball démarre en 1984. Akira Toriyama publie chaque semaine pendant dix ans, l'anime suit, les jouets aussi, et le tirage du magazine grimpe avec lui. Le record date de la fin 1994 : 6,53 millions d'exemplaires pour un seul numéro. Aucun magazine de manga n'a fait mieux depuis.

La fin de Dragon Ball, en 1995, a coûté cher. Le tirage recule, et il faut la génération suivante pour redresser la barre : One Piece en 1997, Naruto en 1999, Bleach en 2001. Ces trois-là ont tenu le magazine pendant vingt ans. One Piece n'a jamais quitté ses pages.

Chaque succès enclenche la même mécanique. La série marche, l'anime se lance, les figurines et produits dérivés Dragon Ball ou One Piece remplissent les rayons, les tomes partent en traduction. L'argent des dérivés finance la suite, et le magazine papier finit par ne plus être la source principale des revenus.

Série

Lancement

Tomes

Ce que ça a donné

Dragon Ball

1984

42

Anime, films et produits dérivés partout dans le monde

One Piece

1997

105+

Série de manga la plus vendue de l’histoire

Naruto

1999

72

Anime de 220 épisodes, suite avec Boruto

Être mangaka au Jump, c'est 19 pages par semaine

Un chapitre fait environ dix-neuf pages. Il faut l'écrire, le découper, le crayonner, l'encrer et le tramer en sept jours, sans rater le bouclage, et recommencer le lundi. Personne ne tient ça seul.

L'auteur monte donc un studio, deux à cinq assistants qui prennent les décors, les trames et une partie de l'encrage. Lui garde les visages et la mise en scène. Le storyboard se discute avec l'éditeur, souvent la veille pour le lendemain, parfois par téléphone à deux heures du matin.

Le prix se voit dans les pauses. Yoshihiro Togashi interrompt Hunter × Hunter par périodes depuis des années, à cause de douleurs de dos devenues incompatibles avec un rythme hebdomadaire. D'autres séries partent en hiatus le temps que leur auteur se soigne. Ces arrêts sont tolérés aujourd'hui, ce qui n'allait pas de soi dans les années 1980.

Pour entrer, deux portes : les concours, prix Tezuka et prix Akatsuka en tête, et le one-shot publié dans un numéro pour tester une idée. Si le sondage suit, la série démarre. Sinon, l'auteur repart travailler et revient l'année d'après.

Porte d’entrée

En quoi ça consiste

Ce que ça donne

Prix Tezuka et prix Akatsuka

Concours ouverts aux inconnus, plusieurs sessions par an

Voie principale vers une première publication

One-shot dans le magazine

Un chapitre unique glissé au sommaire

Test grandeur nature auprès des lecteurs

Assistants de studio

Décors, trames, encrage

L’auteur tient la cadence hebdomadaire

Suivi éditorial

Relecture du storyboard avant chaque bouclage

Séries plus lisibles, auteurs plus encadrés

Comment lire le Weekly Shōnen Jump en français

Le magazine lui-même reste japonais et ne se vend pas en kiosque chez nous. Ses séries arrivent en tomes, chez Glénat pour One Piece et Dragon Ball, chez Kana pour Naruto, chez Ki-oon pour My Hero Academia et Jujutsu Kaisen. Les tomes sortent avec plusieurs mois de retard sur les chapitres japonais, et cet écart a nourri le piratage pendant vingt ans.

Manga Plus est la réponse de Shūeisha. Le site et l'application mettent les chapitres en ligne le jour de leur sortie japonaise, gratuitement pour les premiers et les derniers de chaque série, avec une partie du catalogue en français. Lire le dernier chapitre de One Piece à quelques heures du Japon ne coûte rien.

Le reste de l'écosystème suit la même logique. Les animes sont diffusés en simultané, les jeux vidéo sortent avec les arcs, et les conventions et expositions manga mettent les séries du Jump en tête d'affiche. Le magazine vend moins de papier qu'en 1994. Sa position, elle, n'a pas bougé.

Levier

Ce que ça change

Exemple

Traduction officielle

Le lecteur étranger n’attend plus des années

Tomes publiés en France par Glénat, Kana et Ki-oon

Lecture simultanée

Le chapitre paraît partout le jour de sa sortie japonaise

Manga Plus, gratuit sur les premiers et derniers chapitres

Adaptations animées

Le public dépasse largement les lecteurs de manga

Diffusion en simultané sur les plateformes de streaming

Produits dérivés

La série vit en dehors du papier

Figurines, jeux vidéo, vêtements

Questions fréquentes sur le Weekly Shōnen Jump

Question

Réponse

Où lire le Weekly Shōnen Jump en français ?

Le magazine ne se vend pas en France. Ses chapitres paraissent le jour même sur Manga Plus, le service de Shūeisha, dont une partie du catalogue est traduite en français ; les tomes sortent ensuite chez Glénat, Kana ou Ki-oon selon les titres.

Qu’est-ce qui distingue le Jump des autres magazines de manga ?

Le sondage y pèse plus lourd qu’ailleurs. Les lecteurs classent les séries chaque semaine, le résultat fixe le sommaire et arrête les titres qui décrochent, parfois au bout de dix chapitres.

Combien de séries paraissent dans un numéro ?

Une quinzaine à une vingtaine, de dix-neuf pages en moyenne. Les pages en couleur reviennent aux titres en tête du classement.

Pourquoi des séries s’arrêtent-elles si vite ?

Parce que le classement les condamne. Une série qui reste en fond de sommaire est coupée et sa place revient à un débutant, ce qui explique le renouvellement permanent du magazine.

Quelles séries sont nées dans le Weekly Shōnen Jump ?

Dragon Ball, Slam Dunk, One Piece, Naruto, Bleach, Hunter × Hunter, My Hero Academia, Demon Slayer ou Jujutsu Kaisen. Toutes ont commencé par un chapitre glissé au milieu du magazine.

Écrit parKenji