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Dessiner un manga : la place de l’humour dans la narration

Kenji·7 min de lecture
Dessiner un manga : la place de l’humour dans la narration

L’humour, dans un manga, se dessine autant qu’il s’écrit. Une tête qui gonfle, un corps qui rétrécit de trois têtes, une case vide juste avant la chute : le rire passe par le trait et par le découpage, pas seulement par la réplique. C’est pour ça qu’une blague qui tomberait à plat dans un roman fait mouche sur une planche. Restent trois questions pour qui dessine : quelles formes prend cet humour, comment on le glisse dans un récit sérieux sans casser le ton, et ce que le rythme des cases y change.

Les formes d’humour dans le manga

On range en général le comique de manga en trois familles : l’absurde, le slapstick, l’humour de situation. Les frontières bougent d’une série à l’autre. Beaucoup de titres jouent sur les trois dans la même page.

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L’humour absurde

L’absurde pose une prémisse invraisemblable, la fait accepter, puis la pousse jusqu’au bout sans jamais cligner de l’œil. One Punch Man tient entier là-dessus. ONE écrit un héros qui règle n’importe quel combat d’un seul coup de poing, ce qui vide d’avance tout suspense, et le dessin de Yusuke Murata joue le contraste : des planches d’action spectaculaires, et au milieu un visage plat, deux points en guise d’yeux. Saitama, lui, s’inquiète surtout de rater une promotion au supermarché.

Deux autres séries travaillent la même veine. Gintama, de Hideaki Sorachi, parodie le récit de samouraïs et le magazine qui le publie. Dr Slump, d’Akira Toriyama, lancé en 1980 dans le Weekly Shonen Jump, enchaîne les inventions ratées d’Aralé et les gags de gadgets.

Le slapstick et la déformation chibi

Le slapstick est un humour de corps : coups, chutes, poursuites. One Piece en a fait un réflexe. Luffy est en caoutchouc, Eiichiro Oda s’en sert pour l’étirer, l’aplatir, le faire rebondir contre un mur.

L’outil graphique le plus reconnaissable de ce registre est la déformation chibi, qu’on appelle aussi super deformed, abrégé SD. Le personnage passe à deux ou trois têtes de haut, les yeux deviennent deux traits, les mains des moufles. Le lecteur comprend en un dixième de seconde que la scène bascule et qu’aucun enjeu ne tient plus. Rumiko Takahashi alterne le réalisme et le SD dans Ranma ½, commencé en 1987, parfois d’une case à l’autre.

Une réserve, et elle vaut pour tous les débutants : un personnage laissé trop longtemps en chibi cesse d’être pris au sérieux quand le drame revient. La déformation est un interrupteur. On l’actionne, on la coupe.

L’humour de situation

Il repose sur l’écart entre ce que sait le lecteur et ce que croient les personnages. Kaguya-sama : Love is War, d’Aka Akasaka, construit presque chaque chapitre là-dessus : deux élèves amoureux refusent d’avouer les premiers et transforment un déjeuner en duel de stratégie. Le comique naît de la disproportion. L’enjeu réel est minuscule, la mise en scène est celle d’une guerre.

Faire entrer le rire dans un récit

Glisser du comique dans une histoire qui n’en est pas une demande surtout de la préparation. Un gag improvisé se voit.

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Installer la situation comique

Une blague qui tombe juste a été posée deux ou trois pages plus tôt. On installe le trait de caractère, on le laisse dormir, on le rappelle au moment où il fait le plus de dégâts. Le procédé le plus sûr reste le contraste des tempéraments : un personnage rigide face à un personnage qui ne respecte rien. Le rire vient de la friction entre les deux, pas d’une réplique isolée. La psychologie des personnages fait donc partie du travail comique, au même titre que le scénario.

Les dialogues

Un manga parle peu. Une réplique de gag tient dans une bulle, rarement deux, et le reste passe par le visage. Quelques mécaniques reviennent :

  • la répétition, ou running gag, qui se paye à la troisième occurrence

  • le contre-pied, quand le personnage dit exactement l’inverse de ce que la case précédente laissait attendre

  • le décalage de registre, un langage soutenu sur un sujet trivial

  • l’onomatopée dessinée à la main, qui occupe la case et devient elle-même le gag

Le silence compte autant. Une bulle vide, ou pas de bulle du tout, laisse le lecteur remplir.

Le timing de case

Le rire est une affaire de rythme, et sur une planche, le rythme s’écrit en cases. Une case étroite accélère. Une grande case ralentit. Une case muette suspend. Le gag panel classique tient en trois temps : mise en place, attente, chute.

Le yonkoma pousse cette mécanique à sa forme minimale, quatre cases empilées à la verticale, selon un schéma hérité de la composition japonaise : ki pour la situation, shō pour son développement, ten pour la rupture, ketsu pour la chute. Azumanga Daioh, de Kiyohiko Azuma, et Nichijou, de Keiichi Arawi, se lisent comme des séries d’exercices sur ce format.

Le tournant de page est l’autre outil, et c’est le plus brutal. On pose l’attente en bas de la page de gauche, la dernière lue dans le sens japonais, et la chute attend au verso. Le lecteur tourne, l’image le cueille. La mise en page décide de ce qui reste caché jusqu’au geste suivant.

Technique

Ce qu’elle fait

Exemple

Contraste de tempéraments

Met deux caractères opposés dans la même case.

Gintama

Déformation chibi

Signale la bascule comique en un coup d’œil.

Ranma ½

Yonkoma

Quatre cases, une chute à la dernière.

Azumanga Daioh

Case muette

Étire le silence juste avant la chute.

Nichijou

Ce que l’humour fait au récit

Le comique n’est pas qu’une récréation entre deux chapitres sérieux. Il change la façon dont on lit ce qui l’entoure.

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Alléger la tension

Death Note, de Tsugumi Ohba et Takeshi Obata, n’est pas une comédie. Le shinigami Ryuk y passe pourtant le récit à réclamer des pommes, jusqu’à trembler quand il en manque. Le procédé n’est pas décoratif : il donne au lecteur une seconde de répit dans une histoire qui, sinon, avance en apnée. Après cette seconde, le duel reprend et frappe plus fort.

Créer du lien entre les personnages

Rire ensemble en dit plus long qu’une déclaration. Dans One Piece, publié depuis 1997, l’équipage se moque du sens de l’orientation de Zoro depuis des centaines de chapitres. Ce running gag finit par porter l’attachement du groupe mieux qu’une scène d’adieu ne le ferait. Une blague partagée suppose une histoire commune, et le lecteur la reconstitue tout seul.

Aborder ce qui gêne

Le rire ouvre des sujets que le sérieux verrouille. Saint Young Men, de Hikaru Nakamura, installe Jésus et Bouddha en colocation dans la banlieue de Tokyo, où ils se battent avec le loyer et les soldes de supermarché. La série parle de religion sans jamais en faire un débat. C’est une position d’auteur, pas un effet de style : choisir le registre comique, c’est choisir qui accepte de lire.

Où circule l’humour aujourd’hui

Le gag court est le format qui voyage le mieux, et ça pèse sur la façon dont les auteurs se lancent.

Les réseaux sociaux

Quatre cases se lisent sans contexte, sur un téléphone, en dix secondes. Beaucoup d’auteurs publient donc d’abord en ligne et attendent d’avoir un lectorat avant d’envoyer quoi que ce soit à un éditeur. One Punch Man reste le cas d’école : ONE a mis sa version sur son propre site en 2009, avant que Murata ne la redessine et qu’elle passe en magazine. La contrepartie est connue de qui a essayé : un gag qui marche isolé ne fait pas forcément une série. Pour le reste, savoir se faire connaître sur les réseaux sociaux est devenu une compétence de mangaka.

La diversité des œuvres humoristiques

Le gag manga existe comme genre à part entière, avec ses séries entièrement comiques et ses magazines. Il vit aussi greffé sur autre chose : une série d’action garde presque toujours un ou deux personnages chargés de faire retomber la pression après un combat. Les deux voies demandent le même travail de rythme, à des échelles différentes. Dans un cas, la chute arrive toutes les quatre cases. Dans l’autre, toutes les dix pages.

Voie

Ce que ça change pour l’auteur

Exemple

Le webcomic

Les gags se testent sur un public avant tout éditeur.

One Punch Man

Le yonkoma

Impose une chute toutes les quatre cases.

Azumanga Daioh

La comédie greffée sur l’action

Le gag sert de respiration entre deux combats.

One Piece

Écrit parKenji