Dessiner un manga : guide pratique du dessin numérique

Le dessin numérique a pris la place du papier chez la plupart des dessinateurs de manga, en amateur comme en atelier professionnel. Le logiciel de référence s'appelle Clip Studio Paint. Sorti au Japon en 2012, il était vendu en Occident sous le nom de Manga Studio jusqu'en 2016 : c'est le même programme, pas deux outils différents, et la confusion traîne encore sur les forums. Autour de lui gravitent Krita, MediBang Paint, PaintTool SAI et Procreate. On fait ici le tour des logiciels, du matériel qui va avec, et de ce que le numérique change dans la fabrication d'une planche.
Les logiciels pour dessiner un manga
Le choix du logiciel décide de plus de choses qu'on ne croit : la façon de poser les trames, la propreté du trait, la possibilité d'exporter au format qu'un éditeur accepte. Aucun n'est mauvais. Ils ne visent simplement pas le même travail. Photoshop retouche des images depuis trente ans et dessine des cases par accident ; Clip Studio Paint a été écrit pour la bande dessinée japonaise, et ça se lit dans ses menus.

Les principaux logiciels
Les logiciels les plus recommandés pour le dessin numérique tiennent en une poignée de noms :
Logiciel | Ce qu'il apporte | Plateformes | Licence |
|---|---|---|---|
Clip Studio Paint | Trames, règles de perspective, gestion des pages, calques vectoriels | Windows, macOS, iPad, iPhone, Android | Payante |
Procreate | Interface pensée pour le stylet, prise en main immédiate | iPad | Achat unique |
PaintTool SAI | Interface réduite, moteur de trait très fluide | Windows | Payante |
Adobe Photoshop | Retouche, montage, préparation des fichiers pour l'impression | Windows, macOS, iPad | Abonnement |
MediBang Paint | Bibliothèque de trames et de fonds, sauvegarde en ligne | Windows, macOS, iPad, iPhone, Android | Gratuite |
Krita | Logiciel libre, moteur de brosses complet | Windows, macOS, Linux | Gratuite |
Clip Studio Paint domine ce terrain, et pas par habitude : il intègre d'origine une bibliothèque de trames, une numérotation des pages et un export planche par planche. Les brosses s'importent, y compris au format ABR de Photoshop. Procreate ne sort pas de l'iPad. Ni Windows, ni Android, ni Mac : une application séparée, Procreate Pocket, existe sur iPhone, et l'histoire s'arrête là. Krita et MediBang Paint ne coûtent rien, ce qui règle la question du budget quand on débute. Un point que personne n'annonce, en revanche : aucun de ces logiciels ne fait dessiner deux personnes en même temps sur la même planche. On s'échange des fichiers, comme au temps du papier.
Ce que le numérique change
Le numérique ne rend personne meilleur dessinateur. Il enlève des contraintes matérielles, ce qui n'est déjà pas rien :
Un trait raté s'annule. Sur papier, l'encre était définitive.
Les trames se posent en remplissant une zone, et leur densité se règle après coup. Fini le découpage de feuille adhésive au cutter.
Le crayonné, l'encrage et les fonds vivent sur des calques séparés, modifiables jusqu'à l'export.
Le fichier part chez un éditeur ou sur les réseaux sans passer par le scanner.
Ce que Clip Studio Paint sait faire
Trois familles d'outils expliquent pourquoi les dessinateurs de manga y restent une fois qu'ils y sont entrés.
Les brosses et le trait
Le moteur de brosses se démonte entièrement. Vous pouvez :
Régler la pression, l'opacité et la forme du bout de brosse, puis enregistrer le résultat comme un outil à vous.
Récupérer les réglages d'autres dessinateurs sur la bibliothèque Clip Studio Assets, où ils se comptent par milliers.
Ouvrir des brosses Photoshop au format ABR.
Une tablette graphique change davantage le rendu que le logiciel. La sensibilité à la pression fait varier l'épaisseur du trait selon l'appui, ce qu'aucune souris ne sait imiter. Attention à une confusion répandue : chez Wacom, Bamboo n'est pas une marque rivale, c'est une gamme de la maison, au même titre qu'Intuos ou que Cintiq, ces dernières désignant les modèles à écran intégré. Les concurrents s'appellent XP-Pen et Huion. Le reste du matériel du dessinateur de manga garde sa place à côté de l'écran.
Les calques et les lignes vectorielles
Un trait tracé sur un calque vectoriel se déplace, pivote et s'affine après coup, sans le redessiner.
Les règles de perspective contraignent la main sur une fuyante, ce qui rend un décor de rue tenable pour un dessinateur seul.
La symétrie et les motifs répétés se génèrent au lieu de se recopier case après case.

La couleur et les trames
Le manga se publie en noir et blanc dans son immense majorité, et le gris y vient des trames, pas d'un dégradé. Clip Studio Paint les pose comme un motif de calque, avec une densité qu'on peut encore corriger la veille du rendu. Pour la couleur, un coloriage automatique existe depuis plusieurs versions : on jette des touches de couleur à l'intérieur des zones, le logiciel remplit en suivant les contours. Le résultat demande presque toujours une reprise à la main. Le gros du remplissage, lui, est fait en une passe.
L'animation, un autre métier
Clip Studio Paint contient une chronologie et une table lumineuse : on y anime image par image, avec les dessins précédents visibles en transparence. La version PRO plafonne à 24 images par animation, la version EX n'a pas cette limite. De quoi faire bouger une illustration ou une courte boucle pour les réseaux.
Au-delà, on change de métier. Les studios qui adaptent un manga en série travaillent sur Toon Boom Harmony ou Adobe Animate, des logiciels d'animation qui n'ont rien à voir avec le dessin de planches, avec des équipes et un découpage qu'aucun outil de manga ne prend en charge. Un dessinateur qui veut animer sa propre case s'en sort très bien avec Clip Studio Paint. Un dessinateur qui veut faire un épisode devra apprendre autre chose.
Trouver son style
Tout le monde commence en imitant quelqu'un. La question n'est pas d'éviter l'imitation, elle est d'en sortir un jour.
Regarder ailleurs
Copier avant d'inventer, tous les dessinateurs sont passés par là. Explorez différents styles et techniques de manga en recopiant des planches que vous aimez, case par case, jusqu'à comprendre pourquoi elles tiennent. Un shônen d'action et un josei ne se dessinent pas de la même façon : les genres et styles de manga imposent chacun leur trait, leur découpage et leur rythme.
Suivre des tutoriels, y compris ceux en japonais. Le geste se voit sans comprendre le commentaire.
Poster sur DeviantArt, ArtStation ou Pixiv, puis lire les retours sans les prendre pour des vérités.
Dessiner tous les jours
Il n'y a pas de raccourci. Un croquis de dix minutes par jour vaut mieux qu'une planche tous les deux mois. Les mains ratées, les perspectives fausses et les visages de trois quarts qui ne ressemblent à rien font partie du parcours. On les repère en rouvrant ses vieux fichiers six mois plus tard, jamais sur le moment.
Choisir ses outils et s'y tenir
Changer de logiciel tous les trois mois coûte plus de temps qu'il n'en fait gagner. MediBang Paint ou Krita suffisent largement pour apprendre, et rien n'oblige à payer quoi que ce soit avant d'avoir rempli quelques carnets. Le passage à Clip Studio Paint se justifie le jour où les trames, la mise en page et l'export imposent leur logique, c'est-à-dire quand on commence à penser en pages plutôt qu'en dessins.
Un style ne se décide pas. Il se remarque après coup, quand quelqu'un reconnaît une planche sans avoir vu la signature. D'ici là, il n'y a qu'à dessiner.