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Manga

Hentai manga : le guide des lecteurs avertis

Kenji·8 min de lecture
Hentai manga : le guide des lecteurs avertis

Le mot hentai ne désigne pas un genre au Japon. 変態 veut dire à peu près « pervers », et les libraires japonais rangent ces titres sous ero-manga, ou seijin manga, littéralement manga pour adultes. C’est l’étranger qui a fait de « hentai » une étiquette de rayon, et le malentendu fausse à peu près tout ce qui s’écrit ensuite sur le sujet. Contenu réservé aux adultes, et ce n’est pas une formule de politesse.

Sommaire

  1. Ce que le mot recouvre

  2. Doujinshi, parodies et Comiket

  3. La censure, et ce qu’elle a produit

  4. Où ça se lit légalement, et à quel âge

  5. Lectrices, webtoons et débats

Ce que le mot recouvre

Un ero-manga montre l’acte. C’est la seule frontière qui tienne avec l’ecchi, qui joue de l’allusion et du plan mal placé sans jamais rien montrer. Beaucoup de lecteurs confondent les deux parce que les couvertures se ressemblent. Le contenu, lui, n’a rien à voir. Le vocabulaire des genres du manga reste flou même chez les habitués : ecchi et hentai décrivent un contenu, quand shonen ou seinen désignent un public visé.

Le rayon adulte n’est pas un bloc. On y trouve des recueils d’histoires courtes de dix pages, des séries au long cours, des romances explicites écrites pour un lectorat féminin, des parodies de titres connus. Le dessin va du très soigné au bâclé, comme partout ailleurs dans l’édition. Ce qui surprend quand on y entre, c’est la proportion d’œuvres qui tiennent debout comme récits, avec des personnages qui existent aussi en dehors des scènes de sexe.

Reste que ce rayon vit à part. Le manga est devenu un phénomène de pop culture fréquentable, exposé au musée, chroniqué dans la presse généraliste. L’ero-manga n’a pas suivi le mouvement. Il se vend beaucoup et personne n’en parle.

Doujinshi, parodies et Comiket

Une grande partie de ce qui circule ne vient d’aucun éditeur. Les doujinshi sont des fanzines auto-édités, imprimés à compte d’auteur, vendus de la main à la main. Le Comic Market, que tout le monde appelle le Comiket, existe depuis 1975. Il se tient deux fois par an à Tokyo Big Sight et rassemble des dizaines de milliers de cercles d’auteurs. Une part importante du catalogue y est adulte, et une part importante de cette part est parodique : les personnages d’une série à succès replacés dans des situations que leur éditeur ne publierait jamais. Les cercles vendent leurs tirages eux-mêmes, derrière une table, à des files d’attente qui font le tour du bâtiment, et un fascicule épuisé le premier jour ne sera jamais réimprimé.

La pratique est illégale sur le papier. Elle est tolérée dans les faits, tant que le tirage reste artisanal et que rien ne sort du circuit des conventions. Des auteurs aujourd’hui professionnels ont commencé là, ce qui explique pourquoi la frontière entre amateur et édition reste si poreuse dans ce rayon. Le mouvement se fait aussi dans l’autre sens : des dessinateurs installés publient en doujinshi ce qu’un magazine leur refuserait.

La censure, et ce qu’elle a produit

L’article 175 du code pénal japonais interdit la diffusion d’images obscènes. Aucun texte ne dit précisément ce qui l’est, alors l’édition s’est fabriqué sa propre règle : les organes génitaux sont masqués, par une mosaïque, une barre blanche ou un aplat noir. C’est une contrainte de publication, pas un parti pris graphique.

Les dessinateurs en ont tiré des solutions parfois plus suggestives que ce qu’elles recouvrent. Le trait contourne l’obstacle, la barre finit par appartenir à la composition. Certains éditeurs étrangers publient des versions décensurées avec l’accord des ayants droit, ce qui suppose de redessiner les zones masquées. Le résultat n’est pas toujours meilleur que l’original.

Où ça se lit légalement, et à quel âge

La plupart des sites gratuits qui remontent dans les résultats de recherche hébergent des scans non autorisés. Ni l’auteur ni l’éditeur n’y touchent un centime, et beaucoup vivent d’une publicité agressive quand ce n’est pas pire. Aucun n’a de licence, quoi qu’affiche sa page d’accueil.

Le circuit légal existe, il se trouve seulement moins vite. Au Japon, DLsite et FANZA vendent les œuvres à l’unité, doujinshi compris, avec reversement aux auteurs. En anglais, FAKKU publie sous licence des titres venus des magazines japonais pour adultes. En français, l’offre explicite reste mince : la plupart de ces séries n’ont jamais été traduites, et les lecteurs passent par l’anglais ou par le japonais.

Sur l’âge, il n’y a pas de zone grise. Ces contenus sont interdits aux mineurs. En France, la loi oblige les services pornographiques à vérifier l’âge de leurs visiteurs, et l’Arcom peut faire bloquer ceux qui s’en dispensent. Côté papier, le régime remonte à la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse : interdiction de vente aux mineurs, interdiction d’exposition, d’où le film plastique et le rayon en hauteur.

Une case « j’ai 18 ans » cochée à la volée ne vérifie rien du tout.

Lectrices, webtoons et débats

Le lectorat n’est pas exclusivement masculin, et ne l’a jamais été. Le teens love et le josei explicite s’adressent aux femmes depuis longtemps, avec leurs propres magazines et leurs propres autrices. Le manga BL occupe une place à part : des romances entre hommes, écrites et lues très majoritairement par des femmes, avec un versant explicite parfaitement assumé.

Le format vertical a changé les habitudes de lecture. Les manhwa coréens se lisent en défilement sur téléphone, en couleur, un épisode à la fois, et les plateformes qui les hébergent ont presque toutes leur catalogue réservé aux adultes. Plus de librairie, plus de cellophane, plus de vendeur derrière le comptoir. Tout le contrôle de l’âge se joue désormais sur l’écran.

Les critiques, elles, ne faiblissent pas. L’objectivation des personnages féminins revient dans chaque discussion sérieuse sur le genre, et les défenseurs du rayon répondent liberté de création sans que le débat avance beaucoup. Un point mérite d’être clair pour un lecteur français : la représentation de personnages d’apparence enfantine, qui reste légale au Japon et y fait l’objet de campagnes régulières pour son interdiction, tombe ici sous le coup de la loi. Le code pénal vise la représentation d’un mineur, dessin compris, pas seulement la photographie.

Voilà le paysage. Un rayon commercial énorme, une censure qui vient d’un article de loi et pas d’une pudeur d’éditeur, un circuit légal qu’il faut chercher un peu plus loin que la première page de résultats. Si le sujet vous intéresse, autant y entrer en sachant ce qu’on lit et d’où ça sort.

Écrit parKenji