Aya Takano, l’artiste japonaise qui transforme le manga en peintures spirituelles

Aya Takano peint des silhouettes longilignes aux yeux immenses, échappées d’un manga, posées dans des paysages où poussent des fougères et rôdent des animaux disparus. Née à Saitama en 1976, elle est peintre, autrice de manga et essayiste de science-fiction. Ses toiles se lisent comme des planches sans cases.
Elle sort diplômée de l’université d’art Tama en 2000. Elle devient dans la foulée assistante de Takashi Murakami, puis membre de son studio Kaikai Kiki. L’exposition « Superflat » la fait connaître hors du Japon en 2001. Le vocabulaire graphique vient de la bande dessinée : aplats, contours nets, couleurs franches, aucune profondeur. Ce qu’elle raconte avec s’est déplacé au fil des années vers le vivant, la mémoire des espèces et ce qui les relie.
Ce déplacement a une date. Le 11 mars 2011, le séisme et le tsunami du Tōhoku la sortent de sa vie d’avant. Elle se met au yoga et à la méditation, lit des textes sacrés et des ouvrages scientifiques, devient végétarienne, s’habille en fibres naturelles et en seconde main. Elle range aussi l’acrylique et passe à l’huile. Le trait, lui, n’a pas bougé.
Ce que le manga a laissé dans sa peinture
Toute une génération de plasticiens japonais a grandi avec le manga devenu phénomène de pop culture, et Takano en fait partie. Son travail garde la vitesse de lecture de la bande dessinée. Une toile se saisit d’un coup d’œil, puis se détaille pendant dix minutes.
Ses personnages ont les corps étirés et les grands yeux du style manga, mais dépouillés de tout ce qui les rendrait bavards : ni bulle, ni onomatopée, ni case. Restent des visages neutres, souvent androgynes, qui laissent le spectateur décider de ce qu’ils ressentent.
À ces codes elle mêle deux références plus anciennes. L’ukiyo-e d’abord, les estampes gravées sur bois de l’époque d’Edo, dont elle reprend les motifs d’eau, de plantes et de bêtes. Le nihonga ensuite, la peinture japonaise à pigments minéraux, dont elle garde l’œil plutôt que les matériaux : la ligne qui cerne, les plans posés les uns sur les autres sans perspective. C’est de cette platitude assumée que le Superflat tire son nom.
Des figures dessinées aux codes du manga, sans bulle ni case
Des motifs d’ukiyo-e pour l’eau, les plantes et les animaux
Des aplats de couleur et une image sans point de fuite
Un fond de science-fiction, hérité de la bibliothèque de son père
Référence | Ce qu’elle en garde | Où ça se voit |
|---|---|---|
Manga | Le dessin des corps et des visages | Silhouettes filiformes, yeux étirés, âges indécis |
Ukiyo-e | Les motifs et le traitement de la nature | Végétation et faune en couches superposées |
Superflat | L’image plate, sans perspective | Aplats de couleur, contours fermés |

Des figures de manga chargées d’autre chose
Les corps androgynes reviennent dans presque toutes ses toiles. Ni âge lisible, ni genre tranché, ni rôle assigné. Autour d’eux circulent des plantes, des poissons, des mammifères, parfois des espèces éteintes depuis longtemps. Aucune hiérarchie entre les uns et les autres : l’humain occupe la même place que la fougère.
C’est là que le manga s’arrête et qu’autre chose commence. Le dessin reste populaire, immédiat, familier. Le sujet relève de la cosmologie.
Après le 11 mars 2011
Le séisme et le tsunami qui ont ravagé la côte nord-est du Japon ont coupé sa trajectoire en deux. Avant, une vie assez dissipée. Après, un régime de lectures et de pratiques qu’elle n’avait jamais approchées : textes sacrés, yoga, méditation, ouvrages de sciences.
Le changement se voit jusque dans l’atelier. L’acrylique des débuts cède la place à la peinture à l’huile. L’huile sèche lentement, se travaille en glacis, autorise des fonds que l’acrylique ne donne pas.
En 2025, elle a montré « how deep how far we can go » chez Perrotin, à Los Angeles, du 19 juillet au 29 août. Peintures, dessins et installations y suivaient une même idée : notre ADN garderait la mémoire du temps où nous étions plantes, reptiles ou poissons. D’où les brins d’hélice, les champignons, les animaux disparus, les corps lumineux qui traversent les toiles. Le texte de l’exposition était écrit au dos des châssis, et repris dans un PDF ouvert par QR code.
Année | Étape |
|---|---|
1976 | Naissance à Saitama |
2000 | Diplôme de l’université d’art Tama, puis assistante de Takashi Murakami |
2001 | Studio Kaikai Kiki et exposition « Superflat » |
2004 | Ses peintures imprimées sur la collection automne-hiver d’Issey Miyake |
2011 | Séisme du Tōhoku, changement de vie, passage à l’huile |
2023 | « Nouvelle mythologie », musée d’art contemporain de Lyon |
2025 | « how deep how far we can go », Perrotin Los Angeles |
Ce qu’on voit d’elle hors du Japon
Perrotin la défend depuis 2003 et lui a consacré onze expositions personnelles dans six pays. En France, le musée d’art contemporain de Lyon a montré « Nouvelle mythologie » du 22 septembre 2023 au 7 janvier 2024 : des pièces venues de collections privées, des travaux inédits, et des œuvres de jeunesse jamais sorties jusque-là.
La mode l’a croisée bien plus tôt. Pour la collection automne-hiver 2004-2005 d’Issey Miyake, dessinée par Naoki Takizawa, ses peintures ont été imprimées sur à peu près tout : robes, capes, chapeaux, bottes, bagages. Les vêtements de cette saison circulent encore sur le marché de la seconde main.
Une galerie unique, Perrotin, depuis plus de vingt ans
Des expositions en musée, dont Lyon en 2023
Une incursion dans la mode dès 2004
Un public venu du manga autant que de l’art contemporain
Une femme au premier plan du Superflat
Takano est la figure féminine la plus en vue du mouvement, portée par ses expositions en musée, ses résultats en vente publique et ce détour par la mode. Le Superflat reste identifié à Murakami, son fondateur et son premier employeur à elle.
Elle l’a suivi sans le copier. Lui fabrique des personnages-logos et des objets en série, elle est restée au pinceau et au récit. C’est sans doute ce qui rend ses toiles plus faciles à regarder longtemps.
Questions fréquentes sur Aya Takano
Quel rapport entre le manga et ses peintures ?
Le manga lui donne le dessin : corps filiformes, grands yeux, ligne claire. Le sujet vient d’ailleurs, du vivant et de la mémoire des espèces.Utilise-t-elle des techniques japonaises traditionnelles ?
Elle s’inspire de l’ukiyo-e et du nihonga pour les motifs et la composition, mais elle peint sur toile, à l’acrylique jusqu’en 2011, à l’huile depuis.Quels sont ses sujets ?
La coexistence des espèces, la mémoire inscrite dans le vivant, les corps androgynes, les paysages où l’humain n’a pas la première place.Où ses œuvres ont-elles été exposées ?
Chez Perrotin, sa galerie depuis 2003, dans six pays. En France, au musée d’art contemporain de Lyon à l’automne 2023.Quelle est sa place dans l’art japonais contemporain ?
Celle de la principale artiste femme du Superflat, dont le dessin tient à la fois de la tradition et de la modernité.